Mon Rouen se rétrécit. De plus en plus me retiennent mêmes quartiers, mêmes rues, mêmes boutiques, mêmes portes. Ou ce quil en reste. Je hante. Lautre soir, rentrant de dîner au Vieux-Marché, je prends par la rue Gros-Horloge (jaimerai écrire rue de la Grosse-Horloge, comme autrefois). Passée la rue Jeanne dArc et celle du Tambour, jai failli tourner à gauche et prendre la rue Massacre.
A cet instant, javais une vingtaine dannées et rentrais chez moi. Dans la chambre que joccupais alors chez les Vignon. Ça nest pas tant davoir vécu là des jours heureux, mais enfin, tout bien pesé La réalité a vite repris son sens, jai rebroussé chemin. De nouveau la rue du Gros-Horloge, de nouveau la pâtisserie Périer, de nouveau lHôtel du Nord, Leynaert, les Tissus Voisin Rien ne change et tout change.
Le restaurant dont je sortais est quelconque. Mais autant pour ses prix. A une table proche, une famille touristique, anglaise je crois, je nai pas bien saisi. En bout, une petite fille en fauteuil roulant. Tête brinquebalante, gestes sans ordre, un corps comme fracassé, regard perdu. Devant elle, un genre dordinateur avec lequel elle communique. Appuie sur des touches, je veux ceci, je veux cela Parents attentifs, empressés. Ni trop ni pas assez. Les plus bouleversés, cétait la serveuse et moi.
Pourquoi raconter cet épisode ? Comme on dit : ça ma remué. Signe que je vieillis ? Probable, et pas dans les meilleurs termes. Doù mon écart rue Massacre ? Va savoir. A lépoque je ne dînais pas au restaurant. Jachetais de la charcutaille, en bas, chez Justin. Comme il nétait pas question dapporter à manger chez les Vignon, jallais le plus souvent, avec mes victuailles, au café tenu par madame Yvonne, à deux pas. Jai dû raconter ça quelque part.
Plus tard, jai beaucoup fréquenté le Café de Rouen, endroit calme et reposant. Tout de verre, tout de vert, sombre avec de grands miroirs. Des banquettes en cuir, vrai ou faux. Cétait un café de rendez-vous où on pouvait être sans être vu. Lamant pouvait y attendre son amante, lamante son amant. Heureux temps. Où sattendent les amants de nos jours ? Mais sattendent-ils ? Je nen sais rien. Heureux homme.
Sattendait-on pour un moment à lHôtel du Nord ? Probable. LHôtel du Nord lhôtel où lon dort qui sen souvient ! Y dormait-on laprès-midi ? Je men voudrais de bousculer la réputation dune maison qui neut jamais que celle de laccueil et du sérieux. Plus tard, lorsque jhabitais rue de Fontenelle, jai souvent prêté (trop souvent) mon appartement laprès-midi. Rien de plus sinistre que de rentrer le soir, de voir son lit refait à la va vite, deux verres sales et de soupçonner dans lair un parfum que vous ne connaissez pas (parfois, oui, vous le reconnaissiez). Pourquoi raconter ça ? Peut-être pour instruire la petite fille au fauteuil. Allez savoir les turpitudes des adultes, ça intéresse toujours les enfants. En tous cas, cest tout ce que je peux lui apporter. Ou lui soumettre. Comme on veut.